Intra-Terriens
Gaspard s’engouffra dans la meute ingurgitée par la bouche du métro et pria pour s’y faire déglutir et digérer sans mauvaises surprises. C’était probablement la première fois cette année qu’il utilisait un ticket. Il ne voulait pas attirer l’attention, même si c’était une heure de pointe et qu’aucun agent ne semblait contrôler la régularité des passagers. N’y aurait il qu’une chance sur un milliard d’être tricard, il ne voulait absolument pas la tenter. Il sentait le souffle de la bête lui carboniser le cou et les oreilles. Il sentait la désagréable odeur que dégagent poils et cheveux brûlés. Se faufilant entre la foule quasi-dépressive et entièrement déprimante, s’engageant aléatoirement dans les différents chemins possible- tout en prenant soin de se cacher derrière un grand gabarit pour passer inaperçu- il prit enfin la décision de prendre la ligne 13 lorsque le souffle commençait à lui manquer, que ses tempes jouaient de la drum & bass. Etant donné que cette ligne desservait deux terminus différents, il se donnait plus de temps de répit si la bête venait à prendre le même chemin, un métro sur deux allant à sa destination. Gaspard réalisa l’autosatisfaction de sa réflexion lorsqu’il s’engouffra dans le wagon bondé sans ressentir nulle gêne d’être écrasé et étouffé de toutes parts. Il faut dire qu’avec son odeur de chiottes de zoo désaffecté, la barre à laquelle il s’agrippait était sans aucun doute la moins fréquentée. N’empêche, ce devait être la seule fois qu’il se résignait à prendre un métro aussi embouteillé. Mais avait il le choix ?
Les lumières blafardes défilaient régulièrement, seules une ou deux ampoules étaient grillées, masquant les tags, ou plutôt les exercices de tags tellement ils étaient moches. Le crissement s’amplifiait parfois pour atteindre une stridence insupportable pour tout les passagers à l’exception de Gaspard et de ceux qui avaient les écouteurs de leurs baladeurs enfoncés dans leurs oreilles. Gaspard au contraire trouvait que c’était la vraie musique qu’il entendait. La musique underground. Les crissements, sifflements, résonnements, cliquetis que produisait la limace d’acier l’enchantaient. Il ne s’y habituait pas, même si sa cavale souterraine durait depuis quatorze ans. Le chemin pouvait être le même, le pilote, la machine aussi, les sons ne seraient jamais pareils. Une de ses plus grandes joies était d’essayer de conceptualiser les sons en une mélodie intérieure.
Il se résout enfin à descendre du wagon, il savait qu’il trouverait des compagnons d’infortune dans cette station. Il s’arrêta brusquement, un pied sur le quai l’autre sur le marchepied, et palpa frénétiquement son imper usé et abusé. Puis, apaisé lorsqu’il sentit le litre de rouge dans la bouteille de plastique -pour lequel il avait risqué sa peau- dans une des cachettes intérieure qu’il avait aménagé, il se dirigea d’un pas ferme et léger vers les grognements et toussotements qui résonnaient dans les galeries de la station.


En la celda de castigo de la cárcel de un presidio de un penal,
L’hostie fondait lentement en craquelant sur son palais alors qu’il lui faisait de lentes rotations avec sa langue. 
Affalé sur son fauteuil rouge, Gontran trouvait sa position peu confortable, ballotté entre son désir de se vautrer comme une loque et son impératif de rester droit comme une asperge pour son maintien lombaire. Cette situation lui rappelait son dernier deal où il a savamment et brillamment monté des ratios financiers comparatifs pour vendre une entreprise boiteuse à des investisseurs borgnes. Etre un requin de la finance n’arrivait plus à le satisfaire, les proies étaient trop faciles, la viande trop traitée, trop tendre. Le coté acéré de ses dents s’érodait. Ceci le poussa à humecter ses lèvres dans son whisky, tandis que son regard se prélassait de la vue- mer/soleil/pas d’urbanisme. 